La vigne sauvage et l’arc-en-ciel, Miyazawa Kenji

« L’arc-en-ciel ne put réprimer un sourire.

– Vous avez raison. Il est vrai qu’il n’y a rien qui ne change. Regardez là-bas le ciel de ce beau vert diapré de malachite. Bientôt le soleil passera, et lorsqu’il s’enfoncera dans les montagnes, l’horizon prendra la couleur des pétales d’onagre. Avant peu, les nuances terniront et céderont la place au reflet argenté du crépuscule. Puis viendra la nuit émaillée d’étoiles. Où serai-je alors ? Les belles collines que j’ai maintenant sous les yeux, les prairies se dégradent, puis s’effondrent. Mais si la Vérité* se montre à travers ce qui s’altère et se flétrit, le transitoire et l’éphémère, toutes choses alors possèdent la vie éternelle. Jusqu’à moi, qui ressens la même joie de recouvrir le ciel trois secondes ou trente minutes.

– Mais vous, vous resplendissez haut dans le ciel ! Les herbes, les fleurs, les oiseaux tous chantent votre louange !

– Il en est de même pour vous. Tout ce qui vient à moi et me permet de briller vous fait resplendir également. Les louanges qui me sont adressées vous sont pareillement destinées. Songez à Celui qui voit les choses dans la Vérité et qui n’a pas seulement tenté de comparer les lys des champs à un roi parmi les hommes à l’apogée de sa gloire * Car il a jugé à la lumière de la vérité et de l’éternité la prospérité à laquelle l’homme aspire. Dans cette lumière, le plus infime grain de poussière qui s’élève en même temps que les étranges nuages qui émanent de l’orgueil des hommes n’est pas inférieur au lys sacré des champs loué par le Fils de Dieu.

– Enseignez-moi la Voie. Emmenez-moi. Je ferai tout ce que vous voudrez !

– Je ne vais nulle part et vous ne quittez jamais mes pensées. Ceux qui vivent dans la même lumière de Vérité sont toujours unis et ne connaîtront jamais la ruine. Toutefois vous ne me verrez plus. Le soleil est à présent trop loin. Les pies grièches vont s’envoler. Le moment est venu de vous dire adieu.

Un sifflement strident se fit entendre du côté de la gare.

Les pies grièches prirent leur envol vers l’est d’un même élan, tels des instruments de musique éclatés saisis de folie, dans un vacarme assourdissant.

La vigne sauvage crié :

  • Arc-en-ciel, emmenez-moi ! Ne me laissez pas !

L’arc-en-ciel, estompé déjà, ébaucha un sourire à peine perceptible. Il était maintenant invisible.

Les reflets argentés du ciel se firent plus vifs. Les pies grièches menaient un tel tapage que les alouettes, un peu malgré elles, s’élevèrent à leur tour dans le ciel et grisollèrent d’un ton légèrement discordant. »

 

*En japonais, makoto. Terme pouvant signifier aussi bien la vérité que le renoncement au moi, voire la foi, dans son sens le plus large, qui n’était par pour Kenji un don mais une forme de volonté.

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